Péguy, poète mystique, au cœur des tranchées

Charles Péguy voit le jour dans une famille modeste le 7 janvier 1873, d’une mère rempailleuse de chaises et d’un père menuisier. Très tôt reconnu pour son intelligence vive, Charles est conduit à poursuivre les études. Il intègre l’École normale supérieure le 31 juillet 1894. Jusqu’en 1908, la foi n’a que peu de place dans la vie de Péguy, non qu’il y fût hostile, mais son idéal l’appelait vers d’autres priorités.

En septembre 1908, il écrit à son ami Joseph Lotte : « Je ne t’ai pas tout dit… j’ai retrouvé la foi… je suis catholique… » Sa conversion n’est pas le fruit d’une lumière subite comme pour Paul Claudel ou André Frossard, mais il s’agit davantage d’une progression et d’un approfondissement de la foi qu’il avait reçue étant enfant.

Péguy est fasciné par la figure des saints, spécialement par celle de Ste Jeanne d’Arc, de la vie de laquelle il n’eut de cesse, dans toute son œuvre, de tracer les lignes. Dès 1895, il entreprend de rédiger une vie de Jeanne d’Arc. Il écrit dans Jeanne d’Arc à Domrémy (1897) :

« Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance,

Qui demeures aux prés, où tu coules tout bas.

Meuse, adieu : j’ai déjà commencé ma partance

En des pays nouveaux où tu ne coules pas. 

Voici que je m’en vais en des pays nouveaux :

Je ferai la bataille et passerai les fleuves ;

Je m’en vais m’essayer à de nouveaux travaux,

Je m’en vais commencer là-bas des tâches neuves. » 

Pour lui, Jeanne d’Arc est le modèle de « toutes celles et de tous ceux qui auront lutté contre le mal universel ». Après sa conversion, la petite Jeannette prendra vie dans la poésie mystique de Péguy avec Le mystère de la charité de Jeanne d’Arc, publié en 1910, puis, en 1911, Le porche du mystère de la deuxième vertu, enfin, en 1912, Le mystère des Saints Innocents. Jeanne d’Arc entre en dialogue avec Madame Gervaise et, très vite c’est Dieu qui prend la parole :

« La Foi est un soldat, c’est un capitaine qui défend une forteresse. (…)

La Charité est un médecin, c’est une petite sœur des pauvres,

Qui soigne les malades, qui soigne les blessés, les pauvres du roi. (…)

Mais ma petite espérance est celle qui dit bonjour au pauvre et à l’orphelin. »

En 1912, en proie à la détresse, il revient sur les sentiers de sa jeunesse et entreprend le pèlerinage vers Notre-Dame de Chartes. Il dit à son ami Joseph Lotte : « Notre-Dame m’a sauvé du désespoir. » Mobilisé pour la Grande Guerre en 1914, Péguy est incorporé au 276e régiment d’infanterie, comme lieutenant. Il meurt le 5 septembre 1914, tué d’une balle au front…

Avec le génie qui le caractérisait, il traça dans son œuvre Ève le linceul qui, quelques années plus tard, devait l’ensevelir :

« Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,

Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.

Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre.

Heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle.

Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,

Couchés dessus le sol à la face de Dieu.

Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut-lieu,

Parmi tout l’appareil des grandes funérailles. »

(Ève, 1913)